La stratégie canadienne en matière d’énergie nucléaire suscitera-t-elle une ruée vers l’uranium au Québec? Le directeur général de l’Association de l’exploration minière du Québec, Alain Poirier, en doute fortement.
Annoncée le 22 juin dernier par le ministre de l’Énergie et des Ressources naturelles, Tim Hodgson, la stratégie vise à augmenter la contribution du nucléaire à la production d’électricité au Canada, actuellement de 13 %.
Le fédéral veut permettre la construction de nouvelles centrales et de dix nouveaux réacteurs à grande échelle; il entend augmenter la production d’uranium et doubler ses exportations d’ici 2035.
Le Québec inactif
Le Canada est actuellement le deuxième plus grand producteur et exportateur d’uranium, ce dernier provenant exclusivement de la Saskatchewan.
Au Québec, la filière uranifère n’a jamais été activée. Selon un rapport de l’Association nucléaire canadienne datant de 2014, à l’époque, 50 projets d’exploration de l’uranium étaient actifs au Québec, mais « très peu avaient permis de découvrir des gisements comportant une concentration d’uranium viable ». Le rapport mentionne les projets Matoush et Lavoie, dans les monts Otish. Les Cris se sont opposés au Projet Matoush; des protestations ont aussi arrêté le développement d’une mine au lac Kachiwiss, près de Sept-Îles. Des quantités notables d’uranium ont par ailleurs été repérées lors d’explorations portant sur d’autres métaux, par exemple au Labrador.
Travailler dans le connu
Le directeur général de l’Association de l’exploration minière du Québec (AEMQ), Alain Poirier, considère que, malgré l’attraction que pourrait exercer la stratégie fédérale, l’industrie minière sera réticente à entrer dans l’aventure.
« C’est très, très mitigé, juge M. Poirier. Ce que les explorateurs vont chercher, ça va être du lithium, des terres rares, du graphite et ce que l’on maitrise déjà au Québec, le cuivre, le zinc, le nickel, des éléments que le secteur minier connait déjà bien, qui font partie de la liste des minéraux critiques et stratégiques. C’est plus facile de chercher du cuivre quand tu sais exactement ce que tu vas faire avec, versus d’autres substances, où tu dois développer une expertise et des marchés différents des marchés traditionnels. […] Ils veulent trouver des substances qui vont être capables de mener des projets à terme. »
Impacts des perceptions
La perception qu’a une partie de la population de l’extraction de l’uranium constitue également un frein au développement de cette filière au Québec, selon M. Poirier. « Les gens associent ça à la guerre; c’est mal perçu par rapport à ça. Même s’il y a juste 5 % de l’uranium mondial qui sert au niveau de la défense. On peut exploiter de l’uranium aujourd’hui de façon sécuritaire, on peut le transporter de façon sécuritaire, ça se fait partout dans le monde, puis il n’y a pas d’enjeux reliés à ça. »
M. Poirier ajoute que l’expertise et la qualité de l’encadrement de la Commission canadienne de sureté nucléaire sont reconnues au niveau international.
« Mais les gens n’ont pas cette perception-là », constate-t-il.
La vision change
« Les juridictions au Canada et autour de la planète sont en train de revoir leur perception du nucléaire » dit le président de l’Association nucléaire canadienne, Georges Christidis. Il donne l’exemple de la Suède et de la Suisse, mais aussi de la Nouvelle-Écosse, qui a mis fin à son moratoire sur l’uranium en mars 2025. « Il y a une tendance mondiale à identifier des opportunités et des conversations, y compris les projets d’uranium. Chaque province et chaque communauté va déterminer ce qui est bon pour son économie et ses communautés. »
Selon M. Christidis, la Saskatchewan est un modèle pour ces juridictions. « Elle a une très forte réputation pour la qualité de son uranium, mais aussi pour la façon dont il est produit, sa gestion environnementale, la relation qu’a par exemple Cameco avec les Premières Nations, les partenariats à long terme, le développement économique. C’est un modèle très positif […] »
Orano
Orano Canada possède cinq sites d’uranium dans le Nord-du-Québec, dont deux en partenariat; l’un d’entre eux est avec la Soquem, pour Cogema (l’ancien projet Lavoie).
Dans les trois projets où la filiale d’Orano est l’unique propriétaire, aucune activité d’exploration n’est prévue en 2026. C’est en Saskatchewan que les activités de la minière sont concentrées. « La compagnie y travaille sur 22 projets d’exploration sur 450 000 hectares de titres miniers », écrit une porte-parole, ajoutant qu’Orano Canada a doublé ses investissements dans l’uranium minier dans les récentes années, surtout en Saskatchewan, en réponse à la demande mondiale croissante pour les combustibles nucléaires. « Orano continuera à évaluer les opportunités d’exploration, y compris au Québec, en fonction du potentiel géologique des conditions du marché et de sa stratégie à long terme », souligne le vice-président à l’exploration d’Orano Canada, John Robbins.
La Commission
Ottawa avait déjà annoncé que la Commission canadienne de sûreté nucléaire deviendrait responsable des évaluations d’impact pour tous les projets nucléaires, abolissant le rôle de l’Agence d’évaluation d’impact du Canada.
Dans le cadre de la stratégie canadienne en matière d’énergie nucléaire, le gouvernement entend aussi examiner les politiques sur l’investissement dans l’extraction de l’uranium et faire la démonstration, d’ici 2035, d’un microréacteur.


