Filmer l’extraordinaire dans la banalité : Florian Kurek à la rencontre de Chibougamau

Entre route et forêt boréale, un projet cinématographique tisse un pont entre la France et le Nord-du-Québec. Photo : Florian Kurek

J’ai eu la chance de m’entretenir pendant près d’une heure avec Florian Kurek, jeune réalisateur français, autour de son prochain court-métrage Passer par Chibougamau, un projet aussi intime qu’ambitieux qui prendra vie au cœur du Nord-du-Québec.

Entre fantasme et banalité, entre solitude et rencontre manquée, Passer par Chibougamau de Florian Kurek s’ancre dans une expérience profondément intime du territoire québécois. « Je pense que c’est vraiment l’essence du film », affirme le réalisateur. Cette essence, c’est celle d’un décalage qui se trouve entre un imaginaire nourri à distance et la réalité d’un lieu vécu pour la première fois.

Son rapport au Québec s’est d’abord construit « par la musique, les récits », notamment à travers la chanson Pub Royal des Cowboys Fringants, seule raison pour laquelle Florian s’est dirigé vers Chibougamau lors de son arrivée au Québec. Une chanson qui agit comme un point de départ mythologique. Lorsqu’il arrive finalement à Chibougamau, l’expérience est toute autre. « Tu vas quelque part, puis tu te dis : je vais vivre tout ce que j’ai dans ma tête puis, en fait, tu tombes face au vrai monde. » Le réel est simple, presque déceptif : « Il pleuvait » ; « J’ai mangé un PFK sur mon porche en regardant les pickups rouler » ; « Je me suis vraiment senti un peu bête ».

Ce moment de flottement, comme un standby, devient la matrice du film. Non pas pour juger la ville, mais pour déconstruire un fantasme. « Chibougamau, c’est une place normale », insiste-t-il. Le problème n’est pas le lieu, mais « quelqu’un qui vient avec des attentes de “ça va changer ma vie” ». Le film raconte donc cette friction entre projection et banalité, entre quête personnelle et indifférence du monde : « chercher quelque chose, puis ne pas être capable soi-même de le motiver ».

De cette expérience nait le personnage de Gauthier, « énormément inspiré » de lui-même. Un Français « inadapté, mais idéaliste » qui arrive avec l’espoir d’une transformation, mais se heurte à ses propres limites. Florian Kurek assume une part d’autofiction, tout en la déplaçant. « L’idée, c’est de partir d’une émotion personnelle qui est très intime, puis ensuite se poser la question de comment est-ce que je peux l’insuffler et la justifier dans un personnage, dans quelqu’un d’autre qui a sa propre histoire ». L’enjeu est de préserver une sincérité émotionnelle sans enfermer le film dans un récit autobiographique. « Au fond, ma façon de voir pourquoi Gauthier est venu à Chibougamau ne va peut-être pas être la même que celle du comédien ou du spectateur. En laissant l’interprétation libre, les sensibilités de chacun vont venir s’imprégner de ces questions et, quelque part, les universaliser. »

Cette sincérité passe par un thème central : la solitude. « C’est le thème central de mes films », explique-t-il. À Chibougamau, elle prend une dimension particulière. « J’ai l’impression qu’on peut ressentir la solitude plus vite et plus fort ici qu’en ville. » Il évoque une expérience marquante : « Dans ma chambre de travailleur pendant deux jours, seul… celle-là, je ne l’avais pas prévue et ça faisait longtemps que je n’avais pas ressenti ce genre de solitude. » Une solitude amplifiée par l’espace, mais contrebalancée par des dynamiques locales. « J’ai l’impression que tout est fait pour pallier à ça, ici. Vous avez des activités partout et tout le temps. »

Filmer cette réalité sans tomber dans l’exotisation du nord québécois constitue un défi majeur, d’autant plus pour un réalisateur français. Sa réponse tient dans l’immersion. « C’est exactement pour ça que je suis venu aussi longtemps. » Il observe, écoute, habite les lieux. « Tu te rends compte que tout le monde est très normal. » Cette normalité devient un principe esthétique. « Le but, c’est que les gens d’ici puissent regarder le film et être comme “on dirait que c’est un documentaire” et qu’ils se reconnaissent tout en reconnaissant leur propre ville. »
Le projet s’ancre ainsi directement dans le réel : comédiens non professionnels, lieux existants, interactions authentiques. « Les gens vont jouer leur propre rôle », explique-t-il, dans une démarche inclusive où la communauté devient partie prenante du film. « On ne pourrait pas faire ce film si les gens ne savaient pas ce qui se passe. » Le tournage, prévu sur cinq jours à l’automne 2026, mêlera une équipe franco-québécoise et des habitants de Chibougamau, dans une volonté de « créer quelque chose d’inclusif ».
Cette hybridité se retrouve aussi dans la forme. Caméra à l’épaule, lumière naturelle, dispositif léger. « En ne cherchant pas la sur-esthétisation, on gagne en sincérité. » L’objectif est de capter « des miracles » de la vie de tous les jours, ces instants imprévus du réel. Un coucher de soleil, une manière de rire, un paysage. Le film se situe « dans une bascule entre la fiction et le vrai monde ».

Au cœur du récit, un second personnage vient enrichir cette dynamique : Oli Féra, artiste écrivant et composant ses propres pièces, qui joue sa propre personne. La rencontre entre Florian et Oli marque un tournant pour le réalisateur. « Là, ça a été ma rencontre du Québec. » Le film devient alors une collaboration artistique, accompagnant la sortie de son album Huis clos. La musique y tient un rôle central. « Elle vient poser des mots que les dialogues ne peuvent pas dire. »

À travers ce personnage, le film aborde aussi l’addiction, mais avec retenue. « On ne va pas être en mode “regardez, cette personne a un problème” ». Le traitement se veut subtil, incarné, nourri par l’expérience réelle de l’artiste. « La justesse, tu la trouves en écrivant avec des gens qui sont concernés. »

Le titre lui-même porte une tension fondamentale. Chibougamau signifie « lieu de rencontre en cri », mais aussi, dans l’expression québécoise, un « détour inutile ». Le film joue de cette ambiguïté. « Le spectateur va se demander : Gauthier et Oli vont-ils se rencontrer ? » Mais la rencontre n’est pas forcément celle qu’on attend. « Ils rencontrent la ville, les gens, les cultures. » Deux trajectoires se croisent, mais l’une cherche une révélation et ne la trouve pas, l’autre subit le lieu, mais en sort transformée.
Cette tension culmine dans une scène clé qui est un concert tourné en conditions réelles, avec un vrai public. Un moment risqué, assumé comme tel. « Si on fait semblant, ce n’est pas intéressant. » Le cinéaste accepte de « perdre du contrôle pour gagner en vérité », faisant de cette performance un point de rencontre entre fiction, musique et communauté.

Au final, malgré son ancrage territorial, le film reste profondément personnel. « L’art, c’est une manière d’ouvrir des portes aux autres vers nous-mêmes. Ça parle toujours de nous, au final », reconnait-il. Mais loin d’un repli narcissique, cette subjectivité devient un prisme pour explorer autre chose. « J’essaie quand même, à travers ça, de parler d’ailleurs aussi. »
Passer par Chibougamau apparait ainsi comme un objet hybride : un pont « entre la musique et le cinéma, entre la France et le Québec », mais aussi entre imaginaire et réalité. Un film qui explore la solitude, l’attente et les illusions, pour mieux célébrer « le pouvoir de la rencontre ».

Le tournage de Passer par Chibougamau est prévu à la fin de septembre 2026, dans un format resserré d’environ cinq jours. Produit par la boite de production française Jabu-Jabu et soutenu notamment par la bourse Odyssart de l’OFQJ, le projet marquera une étape importante pour Florian Kurek et son équipe, qui viendront concrétiser sur le terrain une démarche déjà largement nourrie par leur immersion dans la région.

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